16.05.2008
Daguerréotype 4.
Qu'est-ce qu'ils nous veulent?
Ils tournent dans nos rues et nous saluent. Nous, au départ, on a cru que c'étaient des flics ou des clients potentiels. Et puis on a appris par d'autres, par la rumeur, par le vent des couloirs des immeubles, que c'étaient des éducateurs. Alors depuis on est plus détendus en les voyant passer.
Mais ça n'empêche... qu'est-ce qu'ils nous veulent?
Nous éduquer? Qu'est ce qui les autorise à penser qu'on en a besoin?
Et plus, qu'on en aurait l'envie?
Nous, on n'a rien demandé. A personne. C'est ça, aussi. A force, on demande plus rien. A la Mission Locale, on a demandé du boulot, y'en avait pas. Pas pour nous. On a encore voulu nous éduquer. Nous proposer des dispositifs d'aide et d'insertion. Pour être sûr qu'on était bien capables de travailler. Pendant ces stages, pas de salaires. Parfois une indemnisation. La nuance, ça c'est un truc que t'apprend vite quand tu fréquentes les travailleurs sociaux.
A qui d'autre tu vas proposer de faire un stage gratos avant un emploi? Personne d'autre. Alors, tes égards, tes dispositifs spécifiques, c'est gentil, mais non. Non merci. Nous, en fait, on aurait rien contre le fait d'être traités comme n'importe quel clampin. Vraiment. N'en faites rien, ne vous creusez plus la tête pour nous.
Nous on a rien demandé. C'est ça aussi. A force, on demande plus rien. On se débrouille entre nous. Entre nous, le job qu'on a trouvé nous emmène le plus souvent par la case prison. Ca a fini par faire partie des règles du jeu, en quelques sortes. On y fait un tour de temps en temps. Après, on retourne bosser.
On le sait bien, va, que le jeu est dangereux. Qu'est-ce qu'on peut y faire, nous? C'est tellement verrouillé autour. On nous bombarde de gens qui nous veulent du bien, mais la plupart nous méprise avant même de nous connaître. Nous sous-estiment.
Quand on a parlé de respect, ils en ont fait un mot à la mode. Vidé de sens. Pour finalement démontrer que nous n'en avions aucun et pour personne.
Quand on a essayé de se retirer du jeu, de faire entre nous, on nous a dit "c'est pas ça la vie, fais des efforts pour faire comme tout le monde". Dis-donc, tu crois pas que si c'est pour faire comme tout le monde, c'est un peu tard, après nous avoir claqué au nez toutes les portes des "tout le monde"?
Alors qu'est-ce qu'ils nous veulent?
Parler à quelqu'un qui soit pétri de l'idée que nous valons autant que lui, Ca, ça serait nouveau.
Quelqu'un qui soit convaincu que ses dispositifs, ses associations, ses élus, ses travailleurs sociaux n'ont aucune supériorité sur nous. Humains, nous sommes.
Mais le ver est parfois dans le fruit. Dans l'axe-même choisi pour monter le projet. Quand on commence par "on est là parce que tu as besoin d'aide", moi je me marre. Et je me barre. J'aurais peut-être besoin d'aide. Mais je préférerais pouvoir en dire quelque chose. Avant que tu penses me connaître. Avant que tu saches ce qu'il me faut. Avant que tu ne me veuilles quelque chose. Avant de m'expertiser, de me diagnostiquer, de me dispositiver, de me travail-socialiser, avant de vouloir me prévention-spécialiser, m'éduquer, viens me parler. Moi, je n'ai rien demandé.
20:31 Publié dans A la rue - Educ en prévention spécialisée | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : educ de rue, éducateur spécialisé, banlieues, prévention spécialisée
25.02.2008
Daguerréotype 3.
C'est un sentiment étrange, en partant "en rue", d'avoir rendez-vous, sans savoir avec qui.
Un rendez-vous avec Personne. Une sorte de rendez-vous flottant. Ce qui n'enlève rien à la réalité du rendez-vous.
Parfois rien. Juste le vide. La vacuité d'un quartier qui sombre sans sombrer. Comme une sorte d'apesanteur soutenue. Un magma. Epais. Un truc qui porte et aspire en même temps. Qui soutient et tire vers le fond tout à la fois. Comme un frisson frais le long de la nuque dans un morne paysage inhabité.
Quand c'est vide, ça hurle de silence. Il n'y a rien. Plus rien. Ils le disent, souvent. On aura du mal à imaginer l'amplitude de ce rien. Bien sûr qu'ils disent "il n'y a rien" et qu'ils sont entendus de travers. C'est un vieux réflexe. De dire et d'entendre de travers. C'est l'humaine condition, sinon, pourquoi encore dire...?
Ils disent "il n'y a rien" et il se trouve toujours sur leur chemin quelqu'un pour répondre. Souvent à côté. Quelqu'un est gradé "Chargé de l'Evaluation du Développement de l'Urbanisme et de la Redistribution de l'Aménagement de la Réussite Educative par l'Insertion du Capital Humain de Proximité Locale du Territoire", ou quelque chose d'approchant, et leur pond un dispositif ou un terrain de foot. Ca dépend des crédits du moment. Ca dépend de la saison. Ca dépend de la couleur de la police du moment. Ca dépend de la période électorale: nationale, post-nationale, pré-nationale, départementale, municipale. Parfois, les temps se croisent et incitent à croiser les réponses: un terrain de foot avec évaluation locale des services municipaux quant à l'impact dudit terrain sur les détériorations constatées en pied d'immeuble. Le tout joint à un dispositif d'aide financière pour que les boiteux puissent se payer des séances de kiné et un orthopédiste pour pouvoir jouer au foot...
Il disent encore "il n'y a rien" et ils ont raison. Faut-il que nous ayons collectivement peur du vide pour à ce point ne pas le voir! S'ils nous disent qu'il n'y a rien, ils nous disent aussi "y'a rien" : il y a rien. C'est quelque chose qui est là... et qu'ils nomment "rien". De quoi parlent-ils? Pas sûr que ce soit (seulement, allez...) de l'absence de terrain de foot en bas de leur tour. Si "rien" est là. Peut-on en faire quelque chose? Si le vide est si présent dans leur vie, pourraient-ils en profiter? Pouvons-nous les amener vers une manière d'en tirer profit?
Pourrions-nous ouvrir cette lamentation vers une forme de créativité? Ont-ils besoin de nous pour le faire? Sans doute, on a besoin d'un point extérieur pour entendre toute part de créativité s'exprimer. Il faut pouvoir adresser quelque chose. Pour autant, pas besoin de nous pour faire de ce rien quelque chose.
Mais, pour en faire quelque chose qui les relie? S'il n'y a rien entre eux et l'autre-société, comment partager, comment échanger, quel commerce entretenir et avec qui? Qui y est vraiment? Qui tient la volonté d'être? Qui répond à ce cri lancé dans la froideur d'un labyrinthe vide? Nos dispositifs et nos institutions masquent les humains qui les portent parce que ces derniers n'y sont pas. C'est cette cruelle et explosive vérité qui résonne encore lorsque le seul moment où quelqu'un finit par répondre c'est qu'ils ont fini par casser la porte à force de toquer pour signaler leur présence...! Police, GIGN, Force et Ordre viennent répondre qu'il y a eu franchissement d'un interdit. Mais qui a inter-dit, avant? Qui s'est soucié d'échange, de parole? Quelqu'un pourrait-il répondre aux premiers petits coups sur la porte? Quelqu'un pourrait-il les regarder comme notre avenir plutôt que comme un problème? Un plan pour les banlieues? Prendre ses habitants au sérieux.
Il n'y a rien. Et ce Rien ne se bouche ni avec des stades de foot, ni avec de l'argent. Il n'y a rien. Et peut-être n'est-il même pas souhaitable que ce Rien soit comblé... Il y a Rien. Il y est, ce Rien. C'est bien, Rien. Ca fait de l'espace entre deux, on peut causer. Qu'est ce qu'on en fait?
11:09 Publié dans A la rue - Educ en prévention spécialisée | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : éduc de rue, éducateur spécialisé, banlieues, prévention spécialisée
22.01.2008
Daguerréotype 2
Parfois une porte s'ouvre. Devant un hall, comme ça. En passant. Ça s'ouvre et on te cause. Tu tombes bien. On veut te voir. On a besoin d'une info, d'un conseil. D'une écoute, c'est déjà trop. Tu auras du mal à y croire, peut-être, mais ça te change ta journée. Tu travailles tellement sur du rien. C'est pas péjoratif, c'est juste comme ça. Il faut pouvoir soutenir cette position, "en rue", de n'être là pour rien. Ou presque.
Etre là. Là où il est tellement improbable qu'il y ait quelqu'un. Quand on ne te connais pas, on te suppose forcément flic. Ou indic. Ou camé. Etre là pour entendre, ça n'existe pas. A la rigueur certains sont là pour voir. Pour repérer. Les flics ou les sociologues. Les urbanistes. Ils ont un but à eux dans leur présence. Toi, c'est différent, ton but, tu n'en es pas précisément dépositaire. Le jeu dans la présence et l'absence de tes interlocuteurs, tu n'en es pas maître. Ils sont là, ou pas. Le jeu, c'est eux qui le mènent...
Ton but ne peut être qu'un pari. Un pari sur le temps. Une idée. Tu mises aujourd'hui, avec ceux que tu croises, sur après-demain, et peut-être avec d'autres. T'as vu la gueule de la roulette? Qu'est-ce que tu tiens dans les mains? Un peu de temps. Un chemin et du temps.
Le travail social te refile du dispositif à tout-va, et c'est utile, mais... tu sais bien. Tes outils sont là: rien de plus qu'un peu de temps et un chemin à arpenter.
Et dans ce temps, et sur ce chemin, des mots. Des mots à entendre, à écouter, des mots à dire, à donner. Des mots qui signent une appartenance commune. Ils en doutent tellement. Sont-ils du même monde? Ont-ils une place, là, dans ce monde, de l'autre côté de leur porte? Il n'y a que tes mots pour le leur assurer. Parce que tes mots ont froid comme eux. Tes mots arpentent ce chemin qu'ils connaissent bien mieux que toi. Ta présence, tes heures parfois solitaires entre les tours vides et les lampadaires en panne n'ont pas d'autre but. Permettre à tes mots de leur arriver. Tu n'es pas légitime. Pas en amont. Pas avant d'avoir traîné. D'avoir fait sortir tes mots de l'écrin institutionnel dans lequel tu les ranges habituellement. C'est tout nus qu'ils doivent se présenter. Leurs beaux habits feraient peur. Un petit côté uniforme, en plus. On n'aime pas les uniformes, ici. Ta formation, ton expérience en institution, remise-les au fond de ta besace! Il sera temps de t'en souvenir, quand au milieu du gué, il te faudra éclairer la rive inconnue. Les dispositifs. Les institutions. Le social. Tout le reste. Tous les autres. Bien organisés. Entre eux. Une petite place entre eux, entre deux? Entre. Insère-toi. Mais respecte la case prévue à cet effet. Attention, "ça dépend, ça dépasse"! Ta formation, ta connaissance des institutions, c'est là. C'est pour assouplir les contours de la case. Faire en sorte que "ça dépend", dépasse, et alors? Ça dépassera. Ils peuvent compter sur tes mots pour faire l'interface. Le temps qu'il faudra.
Parfois une porte s'ouvre, et c'est sur des mots. Et sur le pari que tu fais, que ce geste ouvre une autre porte, symbolique celle-là. Une entrée dans la communauté. Dans la Cité. Sortir de la cité pour entrer dans la Cité, voilà le programme. S'arracher à la "Téci" pour entrer dans la "πολις" (Polis : La Cité grecque). T'es de la polis? Assurément!
Ça ne se fait pas du jour au lendemain. Ça s'approche. Ça se traque. Ça s'apprivoise. Doucement. Petit à petit. Allers-retours. Hésitations. Reculs. Abandons. Découragements. Espoirs. Essais.
Du temps.
Du temps et un chemin de mots, c'est tout ce que tu as.
21:00 Publié dans A la rue - Educ en prévention spécialisée | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Educ, educateur spécialisé, banlieues, prévention spécialisée, educ de rue


