09.11.2005
Retour d'assises
Le vieux bonhomme se tient derrière une vitre.
Il avoue du bout des lèvres qu'il est saisi de remords. En face de lui, séparées de lui par une salle d'audience se tiennent trois jeunes femmes. Elles ont entre 28 et 30 ans. Il y a 17 ans, alors qu'il était de leurs intimes, des intimes de leurs parents, une sorte de père suppléant, pour certaines d'entre elles, il y a 17 ans, leur vie a changé. Du tout au tout. Leurs corps de fille, d'enfant, ont connu ses mains. Ses mains qui cajolent, qui embrassent et qui glissent. Qui dérapent. Qui s'immiscent. Qui s'introduisent.
L'étouffante découverte pour les jeunes filles les a brûlées. Elles y ont perdu une part d'elle-même. Leur vie. Leur enfance. Ce qu'un autre aurait dû patiemment les amener à découvrir, plus tard, était déjà envolé. Cette part d'elle-même qui aurait dû se révéler au contact de celui ou celle qu'elles auraient choisi pour ça était déjà, avant même qu'elles en connaissent l'existence, saccagé.
Défilent les parents, ex-épouses, experts, gendarmes. Et chaque fois, re-raconter. N'avoir pas assez de souffle pour finir ses phrases, noyées dans les larmes. Les jambes qui tremblent. La confiance et la peur envers le président. Homme qui préside, qui pose les questions, qui va rendre le jugement. Est-il vraiment du bon côté ? C'est un homme, c'est un adulte. C'est pas un bon départ.
Et le vieux bonhomme, derrière sa vitre de verre, qui finit au bout de deux jours par effriter sa forteresse : «Je vous ai fait du mal et je vous en demande pardon, du fond du coeur, sincèrement». En larmes lui aussi. Le vieux bonhomme pathétique. Malade, incontinent, impuissant, invalide. Lui et sa vie d'apparat,d'apparence, de brillances. Show-off. Séducteur, coureur, dragueur. Mal aimé, brisé, violé. Grandi dans la plus grande des confusions. Pas de places. Pas de repères. Pas de distinctions. Tout vaut tout qui est dans tout.
Aujourd'hui derrière sa vitre. Comprend pas tout. Comprend quand même que ce n'était pas sa place. Qu'à 46 ans, amoureux d'une fillette de 12 ans, ça n'existe pas.
Comprend enfin qu'elles ne sont pas coupables. Comprend enfin qu'il a détruit, incendié, ravagé.
Et il le dit.
Et elle murmure merci, sur son banc, quand elle entend « je vous ai fait beaucoup de mal, je regrette sincèrement et je vous demande pardon du fond du coeur ». Elle murmure merci et ses sanglots disent le reste. Je l'accompagne pendant ces deux jours d'audience. Elle me l'a demandé. Et ça fait partie de mon travail. Je n'ai pas entendu un seul mot de haine à l'égard du vieux bonhomme. Je n'ai pas entendu un seul souhait de durée d'emprisonnement. Je n'ai pas entendu l'attente de la condamnation civile. Ni en euros, ni en francs. Je n'ai entendu que la souffrance, l'attente de la reconnaissance des faits et de la désignation de la culpabilité. Et j'ai entendu ce «merci». A son agresseur. Au moment enfin obtenu de cette reconnaissance. Et ses
larmes. Et son sourire pâle une fois sortie du tribunal.
Pourtant ce soir, le vieux bonhomme passe la deuxième de ses deux mille neuf cent vingt-deux nuits en prison.
Et je ne peux pas m'empêcher de ne pas le lui souhaiter.
23:35 Publié dans Ca vous gratouille ou ça vous chatouille? | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
06.11.2005
Eh didon, eh alors, bon, alors voilà. Bon. Alors oui. Non, attends. Ouais. Eh. Faut que j’te dise...
Il parraitrait qu'à c'qui parraît, y'a des bagnoles qui brûlent en banlieue.
Si.
Eh, ben c’est pas étonnant, j’vais t’dire. Avec l’augmentation du prix du gaz, faut bien qu’ils se chauffent, les pauvres. Eux, quand ils se sont installés, on leur a dit (y’a longtemps, hein, pas ceux qui sont là aujourd’hui et qui courent en survet avec des capuches passque le vent ça fait froid aux oreilles quand on court vite et qu’on n’a pas de cheveux, non, pas eux, leurs
grands parents. Sissi, ceux qu’on avait été cherché quand on avait besoin de main d’œuvre souriante, pas chère et que déjà ils sont bien contents d’être en France, alors ils vont pas en plus nous briser les meules avec une clé de douze si ils sont entassés dans des T2 pour huit ou dans des Sonacos pour un... (je fais des longues parenthèses si je veux, c’est un blog c’est pas un manuel de grammaire) (et je t’emmerde)
(et arrête de m’interrompre sinon, ça va encore faire trois pages et en plus je sais plus où j’en étais)
Bon.
Ah oui.
Alors, quand ils sont venus, donc, on leur avait dit : regarde la belle barre d’immeuble avec tout le confort moderne, tu vas être super bien là dedans, avec ta femme et tes gosses, quand on leur donnera l’autorisation de venir te rejoindre. Oui, bon ben ça va, on a compris, ils sont loin, tout ça, c’est dur la vie tout seul, mais mon pti Momo, il est temps que tu t’assumes, maintenant, grand garçon. Hop. Pas besoin d’une femme à la maison, hein… Et pi quoi l’amour ? dis donc, tu crois que je te paie une piaule dans ce luxueux foyer pour jeunes travailleurs - wc sur le palier - douche sur le palier - cuisine sur le palier, et ce pour la modique somme de la moitié de ton salaire, tout ça pour que tu passes ton temps à baiser, saligaud ? Non mais des fois.
Des bêtes, j’vous dit.
Hum. Reprenons.
Au commencement, donc, était le foyer Sonacotra. Simple et de bon alois. (moi non plus, je comprends pas, mais c’est joli, non ?) Puis vint la barre d’immeuble. Avec son confort et ses recommandations : tu prends le gaz pour te chauffer, s’teuplé, c’est moins cher, et pi j’te rappelle que l’arrivée en lignes hautes tensions pour tout le monde, c’est toi qu’est en train de les poser dans le XVI°, alors le temps que ça arrive à Clichy, j’t’explique, t’as qu’à bosser plus. Hop. Donc, au gaz tout le monde. (... oui... je ne parle QUE du chauffage... étudiant en Histoire à Lyon3, tu peux passer ton chemin, je ne vais pas t'entretenir des bienfaits du Troisième Reich sur le développement des techniques de fabrication de canalisations de gaz étanches... aucun intérêt, donc.)
Tout allait bien jusque là. L’équilibre était respecté, le gaz en banlieue, l’EDF chez les bourges, le travail à Clichy, le pognon à
Paris. Voilà. Seulement, un beau jour de 2005, alors que répétons-le, TOUT ALLAIT POUR LE MIEUX PARTOUT, paf, le choc. LA nouvelle, LE TRAUMATISME : le prix du gaz allait augmenter de plein de pourcents. D'un coup. Aussitôt un vent de panique s’empare du sous-bois : tout le monde sent que la faim est proche : sans gaz, ou avec un gaz trop cher, comment se chauffer, se laver, faire cuire les aliments, comment manger même, (tu vois bien que la faim est proche… bon d’accord, j’insiste pas, mais t’es sûr que l’as bien comprise, celle-là, parce que moi je l’aime vraiment bien, la faim, la fin, tout ça… lourd ? moi ?… bon d’accord.)
De détresse, deux jeunes gens, décidant de tenter le tout pour le tout, se jettent dans un transformateur électrique, espérant par là comprendre son fonctionnement et trouver rapidement une énergie de substitution pour toute la communauté. Hélas, c’est le drame. Peu aguerris au fonctionnement complexe d’un tel trésor de la technologie occidentale, ces enfants (occidentaux que depuis quatre générations,donc), périssent en tentant de raccorder le transformateur à l’installation de chauffage du foyer Sonacotra (oui, ben, fallait bien les reloger le temps qu’on détruise cette affreuse barre d’immeuble qui gâche le paysage des résidences de standing de la colline d’en face. Voudrais t’y voir, toi.)
A partir de ce jour, déçus, peinés, le cœur en lambeaux, et les pieds gelés, les habitants de Clichy-sous-Bois et bientôt d’autres banlieues tentent de se réchauffer comme ils peuvent, et avec ce qu’ils trouvent. Le tout dans une ambiance somme-toute assez bon enfant.
Tout autre tentative d’explication de ces feux ne serait que pure manœuvre politicienne de déstabilisation de la république en général et de son ministre de l’intérieur en particulier. Faites gaffe, j’ai les noms)
Fin de la page d’histoire contemporaine comparée. Merci de votre attention, vous pouvez parler entre vous et vaquer jusqu'à 22heures.
Bonsoir.
05:05 Publié dans La Page d'Histoire Contemporaine Comparée | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note


