19.12.2007

Daguerréotype 1



C'est une marche. Une longue marche recommencée. Détours. Reprendre le même chemin, en le parcourant "en" nouveau. Ce chemin, je le redécouvre quotidiennement depuis trois mois. Il y a, quoi? Cinq cent mètres à parcourir. Entre le premier numéro et le dernier. Et le paysage change tous les jours. Parfois j'y reviens. Dans la même journée et après une excursion autre. Institutionnelle, souvent. Et le paysage change aussi.

Parfois, à l'orée de la ville, on se sent comme en campagne. Des arbres, de l'herbe, des graviers. Des espaces intermédiaires. Tu as remarqué comme en ville, le sable, les graviers, n'existent plus? C'est délimité. Herbe. Goudron. Ici, on en trouve encore, des graviers, du sable grossier. Les enfants y jouent encore seuls. Et les cantonniers s'y activent.
Et parfois c'est urbain. Résolument. Violemment. La tension y est palpable. Electrique. Dans l'air, dans les regards qui fuient et quand tout devient sombre. C'est changeant. C'est instable. C'est une mer vivante. C'est la nuit en plein jour et le désert la nuit. Les phares de cet océan sont peuplés. Ca rentre et ça sort dans les snacks de la ville, les hall des immeubles. On y guette celui qui passe. On le cherche et on s'en cache.

Et moi, je passe. C'est une marche. Une longue marche recommencée. Je suis celui qu'on guette. Qu'on évite. Qu'on appelle parfois. Qu'on interpelle. Une présence familière inconnue. Je rôde dans leurs rues. Eux, n'ont rien demandé. Et pourtant parfois. Ils demandent. Ces "jeunes", ces "sauvageons", ces "racailles". Ils demandent d'abord qui je suis et ce que je fous là. L'inquiétude de la présence policière, souvent. Ils demandent, je crois, aussi, quelqu'un à qui parler. Qui puisse entendre leur parole et en faire quelque chose qui les engage. Qui les sorte des rôles auxquels on les a assignés. Qui les prenne au sérieux, en somme. C'est à cette seule condition que le travail de la relation qui s'engagera, petit à petit, pourra devenir "éducatif". Ca commence par là. Ne rien lâcher sur leur propre responsabilité. Et savoir leur capacité.  Pas "y croire", la savoir. N'avoir aucun doute à ce sujet. Et soutenir cette position le temps qu'il faudra. Le temps de l'accompagnement.

C'est une marche. Une longue marche recommencée. Détours. Un chemin qui ne se lit pas d'emblée. D'entrée de jeu. Un vagabondage. Dans cette zone alentour de la vie réglée des sociétés modernes et citadines.

C'est, précisément, de marcher dont il s'agit. Le travail de rue est cette marche qui est la mienne dans la prise de fonction en prévention spécialisée. Et c'est aussi l'acte d'accompagner, se joindre à quelqu'un, sur son chemin, pour aller, avec lui, là où il va.

"-Eh m'sieu vous êtes de la police?
- Ah non, je suis éducateur.
- Educateur? Educateur de quoi?
- Educateur de rue!"

28.10.2007

L'ecolo-approximation. Ou comment glander plus pour se faire chier moins.




Je suis un militant. Concerné par les problèmes de ce monde. Al-Gore, à côté de moi, c'est un petit-bourgeois engoncé dans ses principes consuméristes et incapable de remettre en question son petit confort pour sauver la planète. Alors que moi, si.

La preuve, regarde: je me suis inscrit auprès d'une association de consommation alternative. C'est pas vraiment une AMAP, mais bon, c'est pas loin, quand même. Tu t'inscris et tu choisi des "paniers" (bon, en vrai c'est des cagettes. Vertes. En plastique. ...Bon, allez, disons des paniers. ) Tu choisis tes "paniers" donc. Tu paies à l'avance, tu leur files 20% pour la gestion de l'asso, et eux, ils t'amènent ta cagette en plastique, ton panier dans leur p'tit camion, et hop! Tu récupères, tu payes ton avance, les paniers plastique, le camion, et ça continue comme ça très bien.

On ne soulignera jamais assez à quel point le seul moteur possible pour faire changer les choses n'est pas la politique.

Ben si, regarde, en l'occurence, outre le fait que je sois un dangereux révolutionnaire, un sanguinaire, un fou furieux du gauchisme de salon qui ne regarde que moi, qu'est ce qui m'attire vers ce genre d'expérience? hmm?
Et ben oui, comme toi, la flemme. L'agriculture raisonnée, très bien. Mais bon. honnêtement, l'asso, là, elle ferait appel à des mecs qui raisonnent pas, je suis même pas sûr que je verrai la différence. Et combien d'adhérents à ce genre d'asso, sont des militants de la dernière mode? combien s'agriculturebiologisent juste parce que c'est pratique. Pas besoin d'aller au marché le matin, avec tous ces bouseux qui te hurlent "ALLEZ-C'EST-PAS-CHER-MA-TITE-DAME-DOUZE-EUROS-POUR- LE-PRIX-D'UN". Alors que le dimanche matin, t'es comme tout le monde, tu préfères être au chaud chez toi, prendre un bain, laisser couler l'eau chaude, et remettre s'il le faut ton cumulus électrique nucléaire en route pour prolonger le plaisir.... Mais tes légumes sont raisonnés.
Combien parmi nous, allez, combien, s'emmerderaient la vie avec des AMAP et autres coopératives si c'était moins pratique que l'hypermarché du coin, ou l'arabe du carrefour?

On est blindés, question bonnes excuses. On a la décomplexion à la mode, alors militons, camarades, pour la flemme décomplexée! Regarde bien: le service de livraisons à domicile. Hyper écolo, ça! Ben si! Dans la camionnette qui bouche la rue en bas de chez toi, le temps de t'apporter tes courses dans ton salon, eh beh y'a les courses de combien de foyers? Combien ça fait en économies de carburants tous ces cons qui n'iront pas à carrechan pour acheter leur trois pots de rillettes et leur demi-camembert?


Soyons révolutionnaires à bon compte et devenons tous de fervents défenseurs de ce qui nous arrange. Les arguments viennent toujours à qui les veut vraiment.

Moi, mon assoce, là. Ils sont super sympa. ET pi politiquement, ils sont béton. Ils ont des belles affiches qui se déclinent en cartes postales publicitaires qui disent des trucs genre "cette fraise roule au pétrole", Cet ananas prend l'avion, ce poireau n'aime pas le travail, ce litchi a refusé son test ADN... tout ça, quoi.

Et ben tu sais quoi? Tout ce petit matériel, il est édité en *papier glacé*.

Quand je te disais que j'étais un extrémiste.

22.10.2007

Ils ont fumé Guy Moquet.



C'est marrant la com'.
Tu balances un nom, un truc et hop, un jour, y'a de l'écho. Un truc médiatique. Tout le monde l'a dans l'oreille. Ça peut être n'importe quoi. Même un truc à la con. A partir du moment où tu le fais bien passer. Où tu choisis le bon moment.  Il a bien compris ça, Nicolus 1er.
Tu peux même faire un clip. Avec Jean-Baptiste Maunier.Tu le déguise en Guy Môquet, tu lui fais enregistrer la lettre en plusieurs prises, tu lui dis des trucs genre "il y a de très belles choses dans la glotte", et hop! Dans la boite. Et pi après tu diffuses un making-of sur la chaîne parlementaire. Même tu pourrais montrer comment t'as fait pour que les cheveux de Jibé y soient plus genre en bataille comme Guy et pas tout plat comme des cons de cheveux de Maunier. (authentique, et vu sur La Chaîne Parlementaire...)

...

Je te raconte un truc, mais tu le répètes pas, d'accord?

Y'a longtemps, dans un pays occupé. Tout occupé. Tout? Non! Seule une bonne moité du-dit pays est occupé. L'autre moitié, elle,  a choisi de collaborer et s'est donc soumise, ce qui règle la question de l'occupation et simplifie bien les choses.
Certains citoyens et certaines citoyennes n'acceptent pas vraiment cet état de fait. Alors ils deviennent des "résistants". (je le mets entre guillemets, parce que quand t'es résistant, c'est souvent selon tes amis et tes sympatisants. Il arrive que pour le camp d'en face tu sois un "terroriste"... je dis ça, c'est au cas où ça te serve, hein, te sens pas obligé, non-plus.)
Donc, des résistants.
Nombre d'entre eux sont communistes.
Personne n'est parfait, mais rassure toi, y'en a aussi qu'on envahi l'Afghanistan ou la Pologne.
Bref.
En 1941, y'a des communistes parmi les résistants, et aussi parmi les prisonniers, du coup.
Enfin, faut s'entendre sur le terme de communistes, vu que le parti est interdit par la République Française depuis 1939.
C'est sans doute ce qui explique aussi que, lorsque l'occupant veut organiser des représailles suite à un attentat sur l'un des siens, la police dudit pays se charge de fournir une liste de militants communistes (qu'elle a elle même arrêtés d'ailleurs) afin que ces derniers soient exécutés.

T'y crois, toi que quand on retrouve le nom d'un de ces résistants ce soit pour en faire le porte drapeau d'une jeunesse patriotique, paternaliste, soumise à l'autorité d'un Etat? T'y crois qu'on la fasse lire dans les écoles, la lettre qu'il écrit à la veille de son exécution? T'y crois qu'on insiste sur:
- s'adressant à son  père "sache que j'ai fait au mieux pour suivre la voie que tu m'as tracée"
- et à propos de son frère" qu'il étudie bien pour être plus tard un homme " ?
T'y crois qu'on en fasse un symbole de la Nation, Fière et Belliciste protégeant sa petite maman contre l'envahisseur étranger d'outre-(méditer)rhin(ée)?
Alors que c'était "juste" un ado antifasciste, lutant contre l'occupation nazie, et contre la france collaborationniste, contre la france de "Travail-Famille-Patrie", contre la france qui regarde de travers l'arabe du coin.

Un ado qui devait chanter "prolétaires de tout pays, unissez-vous" le matin en se rasant.
Pas la marseillaise.
Fût-elle chantée par Mireille Mathieu.

Perso, je préférais quand on leur lisait ça aux gamins pour leur causer de guerres dans l'Histoire:

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

    Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
    Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
    Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
    Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

        Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
        Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
        Nature, berce-le chaudement : il a froid.

            Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
            Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
            Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

(T'auras reconnu Le Dormeur du Val, d'Arthur Rimbaud)

Fin de la page d'histoire contemporaine comparée.
Merci de votre attention.
Vous pouvez parler entre vous et vaquer jusqu'à 22h.
Bonsoir.


(Les données historiques citées dans cette note sont consultables, riches et pertinentes sur http://cvuh.free.fr/spip.php?article131 )