03.08.2006

Dans un pays fort fort lointain, dans une époque très très lointaine….

On avait tout bien organisé. Les gens s’échangeaient des services, des denrées. Pour ça, ils avaient un moyen neutre. On avait appelé ça l’argent. C’était pratique ça permettait toutes sortes d’échanges. Ça évitait de se demander si on avait donné suffisamment par rapport à ce  qu’on obtenait. On avait un prix. Une somme. C’était comme ça.

    Une livre de tomates ? 1 brouzouffe et quelques.
    Un mois d’habitation à l’abri ? 400 brouzouffes.
    Une baguette de pain ? 0,70 brouzouffes.

  Du coup, pas besoin de fabriquer 572 baguettes de pain contre un mois d’habitation. Hop, tu sors tes brouzouffes et le tour est joué ! Bon, l’inconvénient, c’est que les brouzouffes, pour les avoir, tu peux pas les fabriquer. Du coup, au lieu de perdre ton temps à fabriquer des baguettes de pain, tu passes ton temps à faire des trucs contre lesquels on te donne des brouzouffes, contre lesquels tu achètes un mois d’habitation, une baguette de pain, une livre de tomate. On a vite pris l’habitude, avec ce système, de déléguer. Chacun s’occupant d’un p’tit bout d’activité, qui lui permettait de gagner ses propres brouzouffes bien à lui. Et d’échanger ses brouzouffes avec ce que sait faire le voisin. Au lieu de perdre son temps à apprendre du voisin comment savoir faire ce qu’il sait, quitte à lui montrer, en échange, comment faire ce qu’on sait faire, soi.

    A force de déléguer plein de trucs, on s’était dit, pour les décisions importantes, on a qu’a faire pareil. Au lieu de se tenir informé, de perdre des heures à débattre pour se demander s’il vaut mieux envahir la Pologne ou filer des armes à l’Iran, on a qu’à choisir des gens qui savent, on leur file des brouzouffes pour qu’ils puissent s’acheter un mois d’habitation, une baguette de pain et des livres de tomates et hop, c’est eux qui s’occupent.
    Pour les choisir, on organisait une sorte de grand marché. C’est l’épicier qu’en avait eu l’idée. Chacun exposait pourquoi il était bien placé et intelligent, et comment il comptait s’y prendre pour prendre des décisions à notre place et puis, on choisissait, comme ça, en mettant les noms dans des boîtes.
    A la fin on comptait les noms et celui qui en avait le plus avait le droit de décider. Comme c’était anonyme, il décidait pour tout le monde. Pas seulement pour ceux qui avait dit son nom. Les autres, ils avaient perdu, tant pis. Mais ils conservaient le droit de dire qu’ils étaient pas d’accord, qu’ils avaient de meilleures idées, mais c’était trop tard. Alors, ils expliquaient ça au bistrot du coin, parmi les joueurs de billard et les buveurs immodérés qui venaient donner 3 brouzouffes pour 25 centilitres de houblon fermenté avec un peu d’eau.
    Du coup ceux qui décidaient, avaient un emploi du temps chargé. Ils couraient de réunion en conseil, de brainstorming en débriefing, de déjeuner de travail en dîner de colloque.

    On avait aussi délégué la notion de paix. On avait fait des gardiens pour ça. Comme ça si quelqu’un se comportait d’une manière inopportune, on appelait les gardiens de la paix qui lui disaient que c’était pas conforme et on était bien tranquille. On leur avait filé des armes aussi. Oui, parce que on s’était aperçu que ça calmait vachement plus vite les inopportuns. Après tout, c’était des gens qui avaient fait le choix de veiller sur leurs concitoyens, donc supposément assez éclairés pour faire un usage essentiellement dissuasif de leurs armes, avec déontologie, mesure et respect.

    Un jour, dans ce pays fort fort lointain, dans cette époque très très lointaine, un qui décidait avait une réunion-dîner. En montagne. Avec des qui décidaient dans la montagne. Au même moment, dans la même montagne, un inopportun avait décidé de voler une voiture. (on appelait voler le fait d’utiliser un truc sans avoir donné de brouzouffes avant, et sans avoir demandé). Les gens de la paix, jugeant la paix gravement menacée on voulu arrêter l’inopportun. Qui se rapprochait du lieu du dîner. Du coup, il a fallu tirer. La paix était vraiment trop menacée. D’ailleurs l’un des gens de la paix déclarait après les faits sur la radio du pays : « ce qui importait c’était que le dîner se déroule bien ».




  Le 29 Août 2006, à Sallanches, Savoie, France, la gendarmerie a fait feu sur un voleur de voiture au volant du fruit de son dernier larcin, au motif qu’il s’approchait de trop près du lieu ou Dominique De Villepin prenait son déjeuner en compagnie d’élus locaux.
  Le gendarme interviewé sur France Inter à ce propos déclare que l’individu est blessé, mais pas par balle, mais que tout va bien puisque de toute façon le but était que le déjeuner se déroulât bien.

Fin de la page d'histoire contemporaine comparée.
Merci de votre attention. Vous pouvez parler entre vous et vaquer jusqu'à 22h.
Bonsoir.

16.01.2006

Lettre Posthume.

Qu’est-ce que tu veux que j’te dise ?

Qu’elle aurait pu venir ? Elle est pas venue.
Que j’aurais pu faire un effort ? Je sais même pas dans quel sens faire un effort.

Qu’est-ce que tu veux que j’te dise ?
Qu’il fait beau et que c’est dommage de rester tout seul chez toi, avec ce beau temps ?
J’ai pas l’impression qu’il fasse très beau chez toi, même en plein été.
Que je vais tout faire pour t’embellir la vie ?
C’est au dessus de mes forces. Et je sais que je ne tiendrai pas cette promesse. Je sais aussi que la seule personne apte à t’embellir la vie c’est toi. Toi et seulement toi. Et c’est pas à coup de « cache-t’on » que quelque chose changera.

Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
Oui, j’ai passé une bonne après-midi.
Mais ça fait quatre fois que tu demandes.

Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
Qu’il faut rester ?
J’en sais rien, moi, s’il faut rester.
Que la vie, ça vaut le coup ?
Je suis pas sûr. Si tu as décidé que la tienne ne valait plus le coup, qui je suis, moi, pour décider à ta place ? Si tu as pensé que c’était la meilleure, la seule solution.

Qu’est-ce que tu voulais que je te dise ?
Qu’elle parlait pas sérieusement ? Qu’elle peut pas partir comme ça ? Avec vos gosses ?
Evidemment.
Te laisser seul. Avec ton passé. Et ton âme toute bleue. Congestionnée. Trop pleine. Tout resté. Tout gardé. Rien, rien jamais sorti. Bloqué dedans. Comme en apnée. Bleue. Au bord de l’étouffement. Et puis tout gris. Pas de mots. Angoisse. Qui se tait et qui te fait taire. Tu te terres. Tu restes là. Enfermé. En dedans et chez toi. Seul dans ton angoisse. Surtout pas en parler. Contrôler. Eliminer les autres sources d’angoisse. Jamais aller fouiller chez toi. Et tu nous fais taire. Pas savoir. Pas répondre. Jamais discuter. Se plier à tes lois. Tes lois que tu subis toi-même, qui sont les lois de ton angoisse. Que finalement tu dois bien un peu « cageôler ». (non, pas « cajoler », t’es trop gris pour ça, tu bouges pas assez.) Tu l’aimes ta prison. Tu te la redessine autour de toi chaque jour. Et tu verrouilles bien les portes. Que jamais personne ne vienne t’en sortir.

Qu’est-ce que tu voulais que je te dise ?
Que je te débite des supplications ? Des je t’aime et des t’en vas pas ?
Va.

Va si tu n’es pas capable d’ouvrir toi-même cette putain de grille dont tu as la clé.

Tu sais quoi ? Elle avait raison. Il fallait qu’elle parte. Et toi aussi.

Quoi ? T’as parlé ? Ah, oui. J’ai passé une bonne après-midi.

T’es pas parti finalement. Elle non plus d’ailleurs.
J’ai quand même appelé les secours. C’est ce qu’on fait dans ces cas là.
Sont venus.
T’ont sauvé.

Mais t’es mort quand même.

Et c’est tellement mieux comme ça.

Qu’est-ce que tu voulais que je te dise ?

31.12.2005

Réquisition.

C'est avec un plaisir non dissimulé, cher lecteur, cher lectrice que je me propose aujourd'hui de t'enculturer encore un peu plus profondément, en réaction à un flash info de pas plus tard que y'a pas longtemps, c'est à dire ce matin, vers midi du matin. Et je te propose donc, avant que je ne t'enculture, de te pencher un peu, oui, voilà comme ça, sur le terme de Réquisition. Mais d'abord, laisse moi t'expliquer (c'est vrai, ça, c'que tu peux être impatient-e, c'est fou, laisse moi parler, enfin!) le contesste:

A cette heure, ce jour même, donc, à peine sorti du lit, tel une beauté que l'on viendrait d'arracher... à son plumard. (j'ai l'haleine fraîche des petits matins (si, midi, pour un samedi, c'est un petit matin), le teint humide, l'oeil brillant, le poil rosé et la truffe vive.) Je me lève et je ne bouscule personne à part le chat, qui ne se réveille pas, comme d'habitude. (Peut toujours se gratter pour que je remonte le drap, tiens !)

N'écoutant que mon courage, je décide donc de faire chauffer de l'eau pour un thé, et j'allume la radio.

C'est pas pour me vanter, mais c'est ce moment précis qu'a choisi monsieur France Inter pour faire son flash plein de bips pour te dire que c'est l'heure et de filles nues qui présentent la météo ou alors c'était le chat qui passait devant les baffles.
Et là, qu'ouis-je ? Qu'acousticai-je ? Quoi?
Cette nuit la préfecture du truc pas loin de Bordeaux, là. Oui, celle-là. Et béh cette nuit elle a REQUISITIONNE DES LOGEMENTS !!!
J'étais à deux doigts de la bouteille de champ', quand une sorte de conscience professionnelle, dont la présence à cette heure là de l'année était plus qu'improbable mais bon, me poussa à écouter la suite désinformation.

Il faut savoir, ami-e lect-eur-rice, que dans ce pays, depuis le 29 Juillet 1998, existe une loi dite « de lutte contre les exclusions ». (sissi, je te jure, ça fait huit ans qu'on lutte contre les exclusions et qu'on a des lois pour ça... ça te fais plaisir non ? Tu vois bien que tu payes pas des impôts pour rien.)
Dans cette loi, donc, il est prévu que les préfets puissent réquisitionner des logements vacants, ou des locaux vacants, dans le but de mettre à l'abri ou de venir en aide à ceux qui n'en ont pas, d'abri, justement. Et depuis 98, les préfets n'utilisent pas cette prérogative.
C'est « compliqué » paraît-il de pouvoir réquisitionner des logements. Plan froid ? Non, non, on voit pas de quoi vous parlez. Spéculation immobilière ? NOOOOOON ? Ici ? Vous divaguez, vous faites le jeu d'un discours idéologique, extrémiste et gauchisant, visant à l'assistanat et non à l'autonomie... etc.
Je t'en fais pas plus, ton estomac a déjà été suffisamment brassé par ton réveillon pour ne pas en rajouter dans la nausée.

Et puis cette nuit, la complexité du truc est d'un coup devenue moins insurmontable, en tout cas à Bordeaux.
Et ben là, moi, je dis, chapeau, champagne, y'en a un qui a trouvé le moyen de mettre en application ce truc aussi compliqué que de dire :
« -Je suis préfet, je représente l'Etat en région, ces locaux son vacants, je les réquisitionne et j'ordonne leur mise à disposition pour ceux qui, sans ces abris seraient contraints de dormir dehors. »
Compliqué, en effet.

Je te disais donc que j'étais à deux doigts de la bouteille de champ quand le présentateur et le chat ont développé la suite de leur flash. (t'avais raison, finalement, les filles étaient parties.)

Et c'est là que mon thé a pris un goût acide.

La préfecture du truc vers Bordeaux, là.
Elle a réquisitionné parce que la SNCF avait plein de clients coincés dans un TGV en panne à cause de la neige.
Tu comprends ?
Des gens qui votent.
Qui consomment.
Des Clients de la SNCF.
Pas des gens à la rue.
Pas la loi de 98.

Dont le texte va continuer à prendre la poussière sur une étagère. Dans les bureaux du dernier des sous-préfets. Celui qui a été placé là parce que Papa ou Maman ou le chef du bureau d'à côté, ou le patron de l'entreprise qui a fait les travaux de constructions de la piscine du préfet ou de ravalement de façade de la SNCF... etc.
Combien sont payés ces gens (avec ton pognon, je te rappelle) qui ne sont même pas foutus de souffler sur un texte de loi déjà existant ? Tout prêt. Y'a même pas à réfléchir, y'a juste à appliquer.
Moi, je dis que si c'est pour faire cet usage là du pognon qu'on leur donne, j'ai un pote qui hésiterait pas à leur faire visiter un échafaud.
Et pi il aurait pas tort.


Voilà. Allez, Bonne Année.

Fin de la page d'histoire contemporaine comparée.
Merci de votre attention. Vous pouvez parler entre vous et vaquer jusqu'à 22h.
Bonsoir.