11.12.2005

Le retour de la suite de la Vengeance II

Bon alors, si je peux terminer mon histoire sans être pour une fois (assez grossièrement, d?'ailleurs) interrompu par moi-même, j'aimerais revenir à ce que je t'exposais ici la dernière fois.

J'en étais donc à te dire que putain oh lala lala, y'a des fois, hein, quand même. Passe encore le premier bridge, donc, la première clope taxée en vouvoiement, passe encore le premier cheveu blanc, et même la traîtresse de voisine que tu gardais quand elle était môme et qui trouve malin d'être maintenant à la fac, et qui habite toute seule dans un studio au lieu de rester dans sa chambre d'enfant chez ses parents! Passe encore tout ça, donc, je disais
Oui ce n'est rien. Du tout. Même pas mal. Aucun soucis. A côté de ce qui m'est arrivé aujourd'hui. (bon, pas vraiment aujourd'hui puisque c'était l'autre jour, mais t'occupe pas c'est pour écrire.)

Aujourd'hui je suis allé m'acheter un shampoing.Oui je sais, je t'ai déjà fait le coup du shampoux anti poings, mais là c'est *plus grave*...
Depuis quelques temps je remarque (avec horreur) que quand je passe ma main dans mes cheveux soyeux, arf... il m'en reste plein dans les doigts. Je ne puis me résoudre à me dégarnir déjà. C'est trop tôt. Beaucoup trop tôt. J'ai pas vu l'heure passer, il est déjà vingt-neuf ans et 2 semaines.
Je savais pas, j'me suis pas préparé. J'avais pas vu j'te jure, je croyais que la voisine était encore au primaire et que y'avait que mon chat qui avait des poils blancs. Parce que c'est de naissance. J'attendais encore à la sortie de l'école qu'elle vienne m'embrasser, mon amoureuse. Me dire à demain. Et mon ptit coeur s'emballe encore de l'effleurement de ces lèvres là sur mon visage. Moi j'étais contemplatif, secret. Amoureux transi, un peu. Et puis quoi ? Après, c'est toujours un peu la même chose, on se cache et on attend et on rêve, ou alors on sort du bois et on brise le rêve. On négocie, on se conforme. On fait plaisir. Dans le meilleur des cas. Au pire, on se fait envoyer rêver plus loin.
Moi je croyais que j'allais encore courrir à la poursuite des dragons, avec ma cape de Zorro, et mon masque. Mon épée en plastique aurait pourfendu longtemps la misère du pauvre monde.

Il a ,quoi ?, quatre ans... Ma cape lui va à ravir. Et mon épée, bien que la garde en soit un peu branlante, se révèle encore efficace pour affronter les méchants. Et je le regarde jouer dans mon costume, chez mes parents attendris. Il ne voit pas et eux non plus, que son enfance vole la nôtre. Que sa gaîté est amère et que ses jeux me laissent un arrière goût dans la bouche de temps passé, perdu. Il est le roi de ses jeux, il est beau, il invente, il est drôle. Regarde, il est déjà 29 ans et deux semaines, et tu n'es déjà plus Zorro.

Et tes cheveux te restent dans les mains.

J'ai donc acheté mon premier shampoing anti-chutes... Je comptais en faire un truc drôle, et puis finalement, au fond du chapeau de Zorro y'avait pas de cheveux, alors...

En rentrant chez moi, j'ai regardé mes mails, et j'ai trouvé un lien vers la nouvelle chanson de Renaud pour Ingrid Bettancourt. Renaud dans cette chanson, outre le soutien qu'il veut apporter à une femme victime d'enlèvement, regroupe en un seul mouvement et sans plus de nuances Che Guevara, l'armée du crime, Staline, et les narco trafiquants. Mon Renaud à moi, il chantait « société tu m'auras pas » et « Où c'est qu'j'ai mis mon flingue ». Il chantait aussi « Son bleu » et même «Manhattan-Kaboul » ... mais dans l'art de renvoyer les aberrations dos à dos, s'il est des paroles nécessaires (« les armes, les patries, les drapeaux ,les nations, f'ront toujours de nous de la chair à canon. ») il en est d'autres qui témoignent plus d'un revirement politique personnel que d'une analyse vraiment pertinente des symboles révolutionnaires. Bref.

Il est déjà 29 ans et deux semaines et Renaud ne me console plus quant à la possibilité de résister à la connerie avec le temps. J'ai écouté son mail et j'ai eu comme une envie de pleurer. De rage. Et de solitude.

J'ai épousseté les cheveux qui jonchaient le clavier blanc de mon Ibook, j'ai fumé une clope, et je me suis dit qu'il était déjà 29 ans et deux semaines bien tassées et qu'à mon âge je devrais déjà être couché.

05.12.2005

On a beau se dire qu’on a une tronche de vieil ado, à 29 ans, quand même ça fait mal.

Je te passe sur le premier cheveu blanc, ça, c’est fait depuis longtemps. Il est enterré sur une plage du côté de Montpellier. Paix à son âme de putain de ptit con de cheveux blanc.

Je te passe aussi sur le premier bridge, la première dent dévitalisée, arrachée et remplacée par une fausse, maintenant que les dentistes ne prennent plus les soins CMU, on dirait que ça leur libère du temps pour mieux s’occuper de *nous*, les riches. (Entends bien par riches tous ceux qui ont plus de 425 euros par mois pour vivre, payer leur loyer, les croquettes du chat et l’abonnement transports en commun.) Le premier bridge qui te range inévitablement au rang de ceux qui n’ont plus toutes leurs vraies dents et ça, c’est un truc irrémédiable. Un sale coup de vieux. Un peu comme quand pour la première fois une espèce de ptit trouduc d’ado d’à peine douze ans de moins que toi, s’approche tout clinquetant (cherche pas ça existe pas comme mot) de ses piercings divers et variés: (tiens, c’est joli, ça, fais voir, t’en as d’autres ailleurs ?… ahem. Oui, bon. Excuse-moi, je m’égare.) Une espèce de ptit salopard de sa mère disais-je, vient te voir pour te taxer une clope :
« woh, s’cuse-moi, tavu, t’aurai pas une clope tavu, s’teuplé ? T’sais. Tavu, kk, Tak… »
Jusque là, t’es habitué, tu connais ton affaire, tu balbutie un vague « ah, ben non, là non, désolé, hein, c’est con, je viens de finir ma dernière » (et sinon, comment tu t’app… euh non, merde, je m’égare à nouveau…)… bon. Mais là. Là c’est AUTRE CHOSE. Le ptit rejeton de saloperie fiévreuse t’agresse :

« Euh, pardon Monsieur, excusez-moi, vous auriez pas une cigarette par hasard ? Tak Tavu.
- … »

OUI, ce sale petit ramassis de truc qui traînent et qui font pas propre surtout comparés à une personne humaine t’as VOUVOYE!!! Tu te retournes, pour vérifier qu’il ne s’adresse pas à l’octogénaire que tu viens de dépasser mais là tu t’aperçois que ce dernier vient de te re-doubler, juché sur une trottinette rose fluo avec des toutes petites roues jaunes. Et vertes. Son jogging Nike flotte déjà loin à l’horizon. Pas de doutes possible, c’est donc bien à toi que la raclure de fond de bidet s’adresse. Sur le coup t’es tellement scié que tu va presque lui donner, sa clope à cet apprenti connard.
Mais là, le Dieu de la Verve (oui oui, avec un V, et je ne ferai même pas remarquer que comme mot ça ressemble vachement à verge, quand-même) intervient et vole et à ton secours et tu te reprends et tu lui chuchote doucement dans sa ptite oreille de nourrisson, afin de couvrir le bruit de tout éventuel avion qui survolerait la zone et te rendrait inaudible :

« UNE CLOPE ???!!! Mais dis-donc t’es pas un peu jeune pour fumer, toi ? »
Ah ah ah et tu savoures ta vengeance.
Trois millisecondes.
Le temps qu’il faut pour s’apercevoir que tu viens juste d’entrer dans la pire des catégories du monde. Toi qui a fustigé, des années durant, le manque de reconnaissance de libre arbitre fait à la jeunesse, toi qui te targue de libertarisme fier et revendiqué, qui essaye de lutter contre tout rapport de domination, fut-il d’un adulte sur un enfant, ou un ado, même très con, toi, oui toi, tu viens juste de faire *LE* pas, volontairement. Et quasi en pleine conscience.
Tu viens d’entrer de plein pied dans la catégorie « vieux-con »
A l’instant-même.

Et encore, à ce même propos, c’est même pas ça qui m’occupait aujourd’hui. C’est pour te dire.
Mais là, il m’a énervé, ce jeune sauvageon.
Du coup ça sera pour la prochaine fois. Mais imagine, c’est même pire que ça, comme coup de vieux… t’imagines ?

09.11.2005

Retour d'assises

Le vieux bonhomme se tient derrière une vitre.
Il avoue du bout des lèvres qu'il est saisi de remords. En face de lui, séparées de lui par une salle d'audience se tiennent trois jeunes femmes. Elles ont entre 28 et 30 ans. Il y a 17 ans, alors qu'il était de leurs intimes, des intimes de leurs parents, une sorte de père suppléant, pour certaines d'entre elles, il y a 17 ans, leur vie a changé. Du tout au tout. Leurs corps de fille, d'enfant, ont connu ses mains. Ses mains qui cajolent, qui embrassent et qui glissent. Qui dérapent. Qui s'immiscent. Qui s'introduisent.

L'étouffante découverte pour les jeunes filles les a brûlées. Elles y ont perdu une part d'elle-même. Leur vie. Leur enfance. Ce qu'un autre aurait dû patiemment les amener à découvrir, plus tard, était déjà envolé. Cette part d'elle-même qui aurait dû se révéler au contact de celui ou celle qu'elles auraient choisi pour ça était déjà, avant même qu'elles en connaissent l'existence, saccagé.

Défilent les parents, ex-épouses, experts, gendarmes. Et chaque fois, re-raconter. N'avoir pas assez de souffle pour finir ses phrases, noyées dans les larmes. Les jambes qui tremblent. La confiance et la peur envers le président. Homme qui préside, qui pose les questions, qui va rendre le jugement. Est-il vraiment du bon côté ? C'est un homme, c'est un adulte. C'est pas un bon départ.

Et le vieux bonhomme, derrière sa vitre de verre, qui finit au bout de deux jours par effriter sa forteresse : «Je vous ai fait du mal et je vous en demande pardon, du fond du coeur, sincèrement». En larmes lui aussi. Le vieux bonhomme pathétique. Malade, incontinent, impuissant, invalide. Lui et sa vie d'apparat,d'apparence, de brillances. Show-off. Séducteur, coureur, dragueur. Mal aimé, brisé, violé. Grandi dans la plus grande des confusions. Pas de places. Pas de repères. Pas de distinctions. Tout vaut tout qui est dans tout.

Aujourd'hui derrière sa vitre. Comprend pas tout. Comprend quand même que ce n'était pas sa place. Qu'à 46 ans, amoureux d'une fillette de 12 ans, ça n'existe pas.

Comprend enfin qu'elles ne sont pas coupables. Comprend enfin qu'il a détruit, incendié, ravagé.
Et il le dit.
Et elle murmure merci, sur son banc, quand elle entend « je vous ai fait beaucoup de mal, je regrette sincèrement et je vous demande pardon du fond du coeur ». Elle murmure merci et ses sanglots disent le reste. Je l'accompagne pendant ces deux jours d'audience. Elle me l'a demandé. Et ça fait partie de mon travail. Je n'ai pas entendu un seul mot de haine à l'égard du vieux bonhomme. Je n'ai pas entendu un seul souhait de durée d'emprisonnement. Je n'ai pas entendu l'attente de la condamnation civile. Ni en euros, ni en francs. Je n'ai entendu que la souffrance, l'attente de la reconnaissance des faits et de la désignation de la culpabilité. Et j'ai entendu ce «merci». A son agresseur. Au moment enfin obtenu de cette reconnaissance. Et ses
larmes. Et son sourire pâle une fois sortie du tribunal.

Pourtant ce soir, le vieux bonhomme passe la deuxième de ses deux mille neuf cent vingt-deux nuits en prison.
Et je ne peux pas m'empêcher de ne pas le lui souhaiter.